Le soulèvement de 2006. Un héritage révolutionnaire à Oaxaca
Un État sous le contrôle d'une assemblée populaire durant plusieurs mois. Marches, barricades, confrontations avec les forces répressives, médias révolutionnaires et art de la résistance… On désigne souvent le soulèvement de 2006 comme la « Commune de Oaxaca ». Aujourd'hui, elle constitue un moment fondamental, une inspiration sociale et artistique. Les « enfants de 2006 » en portent la mémoire dans les luttes qui voient le jour depuis quelques années à Oaxaca.
« Comme génération, le mouvement de 2006 fait partie de notre identité », déclare Me Cristian Orduña, qui se dévoue à la défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca. « C'est le foyer d'une multitude d'initiatives, et nous sommes prêt·es à aller au front. »
En 2006, le soulèvement a vu le jour en réaction au régime étatique particulièrement autoritaire d'Ulises Ruiz. Alors que le Parti d'action démocratique (PAN) de Vicente Fox tenait les rênes du gouvernement à Mexico, l'État de Oaxaca constituait une enclave pour le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), ce parti conservateur qui avait longtemps dominé la vie politique mexicaine. « C'était une période marquée par la montée du Parti de la révolution démocratique (PRD), indique Me Orduña. La gauche se heurtait à l'intimidation du régime et il existait une puissante gronde sociale. »
C'est une grève des enseignant·es qui allait tout changer. « Le syndicat enseignant a entrepris un arrêt de travail en mai et, compte tenu du refus de toutes négociations de la part du gouvernement, la grève s'est poursuivie durant plusieurs semaines », raconte l'avocat. « La répression des manifestations a fait de nombreuses victimes et c'est ce qui a mis le feu aux poudres. ».
Il note que des organisations de toutes les régions de l'État d'Oaxaca se sont alors mobilisées en soutien à la Sección 22, la division étatique de la Coordination nationale des travailleurs de l'éducation (CNTE). Pour Me Orduña, « quand la répression s'est exacerbée jusqu'à la violence, c'était déjà bien plus qu'un enjeu enseignant. C'était une lutte globale. »
Ce mouvement solidaire allait donner naissance à l'association chargée de la coordination des luttes, l'Assemblée populaire des peuples de Oaxaca (APPO). « Il existait des groupes de plusieurs horizons et il y avait même eu dans les années précédentes des actions armées dans différentes régions de Oaxaca. Il y avait aussi l'inspiration de la Otra Campaña menée par le mouvement zapatiste au Chiapas, » note Me Orduña.
L'APPO est parvenue à occuper le Palais du gouvernement et à prendre le contrôle de différents médias durant plusieurs mois. Une forme de pouvoir populaire a vu le jour à Oaxaca. Certains militants y ont vu des traits communs avec la Commune de 1871 à Paris, d'où l'expression consacrée de Commune de Oaxaca. Selon Me Orduña :
« Alors que le mouvement zapatiste occupait différentes zones au Chiapas, l'ensemble de l'État de Oaxaca a fait l'objet de cette expérience d'autonomie avec l'APPO. ». C'était le cas dans la ville de Oaxaca comme à Huajuapan et dans l'isthme de Tehuantepec.
Le 27 octobre, le vidéo journaliste états-unien Brad Will – venu couvrir les événements pour Indymedia – meurt lors d'une manifestation, victime d'une balle tirée par un policier à Oaxaca.
« C'est l'événement qui a fait apparaître le mouvement à la une des médias internationaux », raconte Me Orduña, « Suite à cet homicide, on a senti que le gouvernement a dû modérer la répression afin de se donner une meilleure image. »
Si le gouvernement populaire de l'APPO s'est maintenu du 14 juillet au 25 novembre 2006, le mouvement révolutionnaire qui le portait ne s'est jamais éteint.
À l'école de l'engagement
Le 23 février 2024, Liz Oseguera termine une journée de grève avec la Sección 22 de la CNTE à Tlaxiaco, dans la région de la Mixteca de Oaxaca. « Nous avons pris la rue aujourd'hui afin de faire pression sur le gouvernement pour obtenir les uniformes et le matériel scolaire qui nous ont été promis », dit l'enseignante à l'école primaire. « Notre travail syndical vise d'abord à défendre les élèves dans l'ensemble de l'État de Oaxaca. ».
L'organisation syndicale à l'origine du mouvement de ٢٠٠٦ constitue à ce jour une force sociale incontournable. « On communique ce sens de la lutte dans nos milieux de vie », remarque Mme Oseguera. « Comme pédagogues, nous sommes en première ligne pour comprendre les besoins des jeunes et des communautés. »
Le syndicat défend actuellement l'adaptation de l'éducation aux différentes cultures, explique-t-elle. Outre l'espagnol, il existe 16 langues parlées dans l'État de Oaxaca. « On travaille à l'implantation d'écoles primaires bilingues et à la mise en œuvre d'une éducation qui s'organise en fonction des contextes. »
Liz Oseguera défend ardemment l'héritage du soulèvement de 2006. « J'ai pris part au mouvement en tant qu'étudiante. Il s'agit d'un moment essentiel de notre histoire et nous tenons à honorer les camarades tombé·es au combat. ». D'ailleurs, la lutte se poursuit afin que justice soit rendue aux personnes assassinées et disparues durant le soulèvement de 2006. La Commission de la Vérité mise en place fait actuellement état de 97 personnes assassinées ou disparues, mais le nombre réel pourrait être bien plus important. Me Orduña évoque aussi ces aspects du mouvement : « J'étais adolescent en 2006 et j'ai vu mon père aller au front en tant qu'enseignant et recevoir une balle à l'épaule lors d'une manifestation. Il s'agit de souvenirs marquants. » Pour l'avocat, son travail de défense des droits des travailleur·euses à Oaxaca est devenu un engagement profond. « Je fais du droit une arme de combat afin de défendre les personnes les plus démunies, j'aspire comme humain à un monde plus juste et je me considère comme un militant de la vie. »
L'art de la résistance
« Nous nous inscrivons dans la tradition de l'Atelier d'art graphique populaire (el Taller de Gráfica Popular) des années 1940, du muralisme mexicain et des différents groupes des années 1970. Nous développons une vocation d'engagement », explique l'artiste Mario Guzmán à propos du collectif Subterráneos.
Ce dernier affirme que le mouvement de 2006 constitue la genèse de l'art public actuel à Oaxaca. « Les artistes avaient un rôle de propagande. Il s'agit d'un mouvement d'art contestataire. » Guzman s'est investi à l'époque dans la création de l'Assemblée des artistes révolutionnaires de Oaxaca (ASARO), qui visait à soutenir le mouvement et s'est maintenue durant plusieurs années.
Il note que l'éducation se trouvait au cœur des objectifs du groupe. De nombreux artistes y ont été formés et continuent de poursuivre ce travail dans différentes régions de l'État de Oaxaca.
Pour sa part, Mario Guzmán poursuit cette mission avec le collectif Subterráneos : « Nous travaillons à rendre visibles des problèmes sociaux, comme la gentrification. Je crois que notre travail a pris part à l'évolution du débat autour de cette question. »
Cet important phénomène lié à l'arrivée massive de touristes et de résident·es étranger·ères a engendré une forte hausse des prix et des déplacements de populations. Une manifestation contre la gentrification tenue le 27 janvier dernier s'est conclue par l'arrestation et la détention de plusieurs personnes à Oaxaca.
Certaines images issues de ce mouvement sont devenues emblématiques de Oaxaca. « On peut penser à l'enfant avec un foulard qui lance une pierre. Il y a toute une iconographie qui a vu le jour avec le mouvement de 2006. ».
Pour Me Orduña, la valeur de cet art mural à vocation sociale se doit d'être soulignée : « Les artistes urbains mènent un combat et ils dénoncent la gentrification. Les rues ont une voix à Oaxaca. »
Alexy Kalam est auteur et journaliste indépendant actuellement au Mexique.
Photos : Manifestation à Oaxaca de Juárez, 2006 (Crédit : Félix Reyes Matías).