Qu'est-ce que la famille ? Comment se caractérisaient les familles du passé et comment se comparent-elles à celles du présent ? La famille a-t-elle à ce point changé ? Ces questions et bien d'autres encore continuent de nous interpeller, comme elles ont interpellé nos ancêtres, et aussi les sociologues, les démographes et les historiens et historiennes. Petit tour d'horizon sur l'histoire de la famille au Québec qui nous apprend que la pluralité des formes que peut prendre la famille ne date pas d'hier.
La famille, institution centrale à toute société, est aussi au cœur de l'expérience humaine, ce qui explique que l'on s'en préoccupe autant. Aujourd'hui associée à la sphère privée et au domaine de l'intime, la famille a de tout temps fait l'objet de règles religieuses, juridiques ou culturelles qui cherchaient à en dessiner les contours et à en façonner toutes les dimensions. Quitte à déplorer une « crise » de la famille quand les réalités familiales ne s'accordaient plus aux normes prescrites, ce qui est arrivé souvent au cours de l'histoire du Québec.
La multiplicité des modèles familiaux, d'hier à aujourd'hui
Il peut nous sembler que le portrait des familles actuelles est plus diversifié que jamais, les familles nucléaires hétérosexuelles, celles composées d'un père, d'une mère et de leurs enfants généralement peu nombreux ne constituant désormais qu'un modèle familial parmi d'autres. Depuis les années 1970, en effet, on a assisté à une explosion du nombre des familles monoparentales, très majoritairement à chef féminin, en raison de la multiplication des séparations et des divorces, qui a conduit également à une forte augmentation des familles recomposées. Au tournant du XXIe siècle, on a aussi assisté à un accroissement du nombre des familles homoparentales, les conjoints et conjointes de ces familles pouvant, depuis 2002, contracter une union civile et même, depuis 2004, se marier. Plus récemment, le recours à la fécondation assistée et à la gestation pour autrui a aussi alimenté des revendications pour la reconnaissance de familles à trois parents, transformant encore une fois le portrait de la famille contemporaine.
Une telle multiplicité des modèles familiaux est certainement un phénomène caractéristique de notre époque, mais il ne faudrait pas croire que les familles d'autrefois étaient homogènes ni fort éloignées de certains de nos modèles actuels. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la famille nucléaire a toujours été le modèle dominant dans les sociétés occidentales préindustrielles, car si les vieux parents habitaient le plus souvent avec l'un de leurs enfants jusqu'à leur mort, formant ainsi une famille « souche » ou étendue, tous les membres de la fratrie n'avaient pas à assumer cette responsabilité et formaient donc des familles à deux générations plutôt que trois.
Il faut dire cependant que les « ménages », c'est-à-dire l'ensemble des personnes habitant sous un même toit, pouvaient être beaucoup plus complexes qu'aujourd'hui : au noyau familial venaient en effet s'ajouter des serviteurs et des servantes, voire même des esclaves à l'époque de la Nouvelle-France, ou encore des ouvriers agricoles dans les zones rurales et, dans les villes, de jeunes apprentis, pensionnaires ou chambreurs. Que ce soit pour de brèves périodes ou pour de longues années, toutes ces personnes cohabitaient dans des conditions qui favorisaient rarement l'intimité de chacun, sauf peut-être chez les élites qui bénéficiaient de plus grands espaces de vie. Vivre seul, comme c'est aujourd'hui le cas pour près de 20% de la population québécoise, aurait été impensable à l'époque, notamment en raison de la quantité de travail nécessaire pour assurer sa survie et de la division genrée des tâches quotidiennes qui déterminait de manière plutôt rigide lesquelles étaient dévolues à chacun des deux sexes.
La famille au gré des changements historiques
L'industrialisation et l'urbanisation qui l'a accompagnée ont bien sûr modifié la composition et la vie familiale, mais les changements ont été plus ou moins graduels selon les classes sociales. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, par exemple, il n'était pas rare que les familles ouvrières aient encore une demi-douzaine d'enfants, ou même plus, et qu'elles accueillent des pensionnaires, histoire d'arrondir les fins de mois, tout en hébergeant les grands-parents. C'est vraiment à partir de l'après-guerre que la famille nucléaire de deux à quatre enfants est devenue un idéal promu, désiré et atteint par le plus grand nombre.
Alors que dans les années 1920, l'Église s'était opposée au programme de pensions de vieillesse initié par le gouvernement fédéral sous prétexte que le bien-être des personnes âgées relevait de la responsabilité de leurs enfants, dans les années 1950, les psychologues, nouveaux experts autoproclamés de la famille, estimaient pour leur part que seul le repli sur le noyau familial pouvait garantir une vie conjugale épanouie et des rapports parents-enfants sains, c'est-à-dire moins autoritaires et sans interférences de la part de tiers. L'éducation plus libérale des enfants prônée par ces spécialistes exigeait par ailleurs des familles moins nombreuses, ce qu'a facilité le recours à des moyens de contraception comme le coït interrompu et les condoms, connus depuis longtemps, et la méthode Ogino-Knaus, tolérée par l'Église catholique et diffusée à partir des années 1930 dans les cours de préparation au mariage qu'elle patronnait. Avoir moins d'enfants était aussi un prérequis pour leur assurer un meilleur niveau d'éducation et donc un meilleur avenir, tout comme une famille plus restreinte permettait de participer à la société de consommation de masse alors en plein essor.
Cette société fordiste, fondée sur le couple pourvoyeur-ménagère, ne survivra cependant pas aux années 1960 et 1970. Pendant que l'étiolement de l'État-providence et la montée du néolibéralisme grugeaient les revenus des familles à pourvoyeur unique, la résurgence du féminisme contestait la domination masculine dans la famille et la société et encourageait l'autonomie des femmes, notamment sur le plan économique, si bien qu'en quelques décennies, les familles à deux pourvoyeurs sont devenues la nouvelle norme. Le plus souvent, au détriment des femmes qui encore maintenant assument une plus grande part des tâches ménagères et parentales et, surtout, de la charge mentale qui les accompagnent, tout en se retrouvant sur le marché de l'emploi.
Les familles monoparentales à l'époque préindustrielle
Les familles monoparentales n'étaient pas inconnues dans les villes préindustrielles. Dirigées la plupart du temps par les femmes, il s'agissait de veuves qui, elles aussi, devaient composer avec le double rôle de ménagère et de pourvoyeuse. Sauf pour une brève période à l'époque de la Nouvelle-France, les veuves trouvaient en effet plus difficilement à se remarier que les veufs. Ces derniers avaient en outre plus tendance que les veuves à confier leurs jeunes enfants à des parents ou même à des institutions s'ils ne trouvaient pas une nouvelle compagne, mais cette stratégie de survie était aussi utilisée par les veuves chargées de très jeunes enfants. Les longues heures de travail et les bas salaires féminins, de même que la lourdeur des tâches domestiques, rendaient en effet presque impossible la conciliation travail-famille à cette époque ; pour y arriver, il fallait que les enfants soient assez vieux pour apporter leur contribution au revenu familial et aux corvées ménagères.
C'est pourquoi les orphelinats étaient remplis de « faux » orphelins (jusqu'à 70%) c'est-à-dire de jeunes enfants « placés » là par leur père ou leur mère en attendant qu'ils soient assez vieux pour les reprendre et les mettre au travail. La « circulation » des orphelins à l'intérieur de la famille élargie était aussi un phénomène courant à l'époque, des enfants étant élevés, sur une base temporaire ou permanente, par des adultes apparentés à leur père ou leur mère décédée ou incapable de s'en occuper. Si, de nos jours, la plupart des adoptions se concrétisent à la suite de démarches formelles (et complexes) à l'échelle internationale, autrefois, c'étaient souvent les proches qui s'occupaient des enfants nécessitant une prise en charge, sans que cette substitution parentale soit nécessairement légitimée par la loi.
Divorces, séparations, couples illégitimes : le pouvoir de l'Église
Il est à toutes fins utiles impossible d'obtenir le divorce au Québec avant les années 1960 à moins de s'adresser au Parlement fédéral, une procédure longue, coûteuse et fermement condamnée par l'Église catholique, religion que pratiquait la majorité de la population québécoise d'alors. Seule la séparation « de corps et de biens » était reconnue par le Code civil et tolérée, dans les cas extrêmes, par les autorités religieuses, mais il faut noter qu'une séparation ne signifie pas que les liens sacrés du mariage soient rompus. Les personnes séparées ne pouvaient donc pas se remarier ; celles qui étaient divorcées le pouvaient, mais jusqu'à l'instauration du mariage civil, dans les années 1960, seuls les cultes protestants acceptaient de sanctionner ces unions. L'opprobre qui frappait les personnes séparées ou divorcées était tel que bien des femmes toléraient l'intolérable, la violence conjugale et domestique notamment, plutôt que de quitter leur conjoint. Il faut dire que les maigres salaires féminins ne leur permettaient pas de bien gagner leur vie, encore moins celle de leurs enfants, ce qui contribuait à les enfermer dans des unions délétères.
Malgré les difficultés économiques anticipées, ce sont néanmoins plus souvent les femmes qui quittaient leur conjoint que l'inverse, comme le montrent les procès en séparation de corps qui ont survécu. C'est d'ailleurs toujours le cas. Mais, si aujourd'hui divorces et séparations sont devenus des plus habituels, banals même puisqu'ils touchent une union sur deux, avant les années 1970, ils étaient le fait d'une minorité, honteuse de vivre une telle situation au point de le cacher. Des témoignages révèlent en effet que les femmes séparées préféraient se dire veuve plutôt que d'avouer au voisinage qu'elles ne vivaient plus avec leur mari. Plusieurs de ces « veuves » n'étaient d'ailleurs pas officiellement séparées, leur mari les ayant tout simplement abandonnées, sans prendre la peine de passer par les tribunaux pour sanctionner leur séparation. Le phénomène, bien avéré, demeure toutefois impossible à quantifier. De la même façon, les couples non mariés préféraient taire leur situation plutôt que d'être accusés de concubinage et ostracisés à cause de leur « péché ».
Quelques scandales ayant conduit à des procès témoignent aussi de l'existence de couples de femmes, dont certaines sont même parvenues à convoler en justes noces avant d'être démasquées. Tout comme les « fausses veuves » et les « concubins », ces unions homosexuelles, condamnées à la clandestinité par les autorités morales et civiles de l'époque, sont malheureusement, du fait même, très difficiles à identifier. Évaluer leur ampleur est donc illusoire, même si on peut présumer qu'il s'agit de cas plutôt anecdotiques.
La famille, à la fois institution sociale et champ des possibles
Depuis la fin du XXe siècle, il ne fait pas de doute que le portrait de la famille québécoise est devenu beaucoup plus composite. La libéralisation des mœurs, de même que les luttes sociales et politiques menées par les groupes féministes et homosexuels, gais et lesbiens, depuis les années 1960, sans compter les revendications récentes des personnes non binaires ou transgenres, ont toutes, chacune à leur manière, contribué à ouvrir le champ des possibles en ce qui concerne la conjugalité et la parentalité, entraînant du même coup une diversification des structures familiales.
Si aujourd'hui comme hier, la famille nucléaire est demeurée le modèle dominant, sinon majoritaire, il reste qu'on assiste depuis quelques décennies à une nette augmentation des modèles familiaux qui s'en distinguent et qui doivent souvent composer avec des défis de tous ordres, notamment sur les plans juridiques et culturels. Pour autant, force est de constater que la famille d'hier n'était pas non plus totalement homogène : à côté de la famille « souche », considérée à tort comme universelle, venait se greffer la famille nucléaire, la plus répandue, mais aussi des familles monoparentales et recomposées, résultat d'un veuvage ou même d'une séparation. Aujourd'hui comme hier, c'est donc à la pluralité des formes de la famille qu'il faut songer quand on tente d'en faire le portrait, cette institution sociale, cible de nombreuses prescriptions normatives, demeurant néanmoins malléable pour mieux s'adapter aux besoins de ses membres.
Denyse Baillargeon est professeure émérite au Département d'histoire de l'Université de Montréal.
Illustration : Natascha Hohmann