Troisième de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous. Le premier article est ici et le deuxième est ici.
En vertu de la Loi 24 (PL 69), le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie déposera à plus ou moins court terme le tout premier Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec. Ce document structurant guidera nos choix énergétiques jusqu'en 2050, avec des révisions tous les six ans. La loi précise qu'il devra établir des objectifs en matière de sobriété et d'efficacité énergétiques — un volet intégré sous la pression des partis d'opposition et de la société civile, mais qui n'occupe pas la place qui lui revient dans le Rapport préliminaire en vue de l'établissement du PGIRE publié par le MEIE en janvier 2026 et commenté récemment par la Régie de l'énergie et plusieurs experts.
Ce rapport propose trois scénarios de demande : faible (D1), intermédiaire (D2) et forte (D3). Le scénario D2, le seul présenté avec un certain degré de détail, ne prévoit qu'une baisse minime de la demande totale d'énergie entre 2022 et 2050 : les gains réalisés en transport et dans les bâtiments sont presque entièrement annulés par la croissance industrielle. Quant au scénario D1, apparemment trop ambitieux pour le MEIE, il ne prévoit qu'une réduction de 13 % de la demande d'ici 2050 — alors que la simple conversion des énergies fossiles à l'électricité pour la majorité des usages, combinée aux avancées technologiques et à la lutte au gaspillage, devrait conduire à des économies bien supérieures.
Pas de carboneutralité sans sobriété
Le pétrole et le gaz fournissent aujourd'hui plus de la moitié de l'énergie consommée au Québec. Entièrement importés, ces combustibles fossiles sont responsables d'environ 70 % de nos émissions de GES, creusent notre déficit commercial de plus de 10 milliards chaque année et nous exposent aux soubresauts des marchés internationaux. Nous devons nous en affranchir le plus vite possible. Mais sans nier la pertinence de certains projets d'énergies renouvelables, il serait très risqué de tenter de le faire en misant exclusivement sur la construction de nouvelles infrastructures et sur d'hypothétiques technologies de séquestration du carbone : la faisabilité du plan pharaonique qui est présentement envisagé soulève des doutes sérieux, sa désirabilité écologique et sociale est loin de faire l'unanimité.
Les grands chantiers énergétiques — barrages, éoliennes, parcs solaires, lignes de transport, usines de biométhanisation ou de production d'hydrogène — soulèvent d'incontournables enjeux d'acceptabilité sociale et de protection des milieux naturels, agricoles et habités. Leurs coûts sont colossaux : les nouveaux approvisionnements électriques coûteraient près de trois fois plus cher que les anciens et le doublement des capacités d'Hydro-Québec paverait la voie à une explosion tarifaire. Quant aux gaz de sources renouvelables, leurs coûts élevés, la disponibilité incertaine de la biomasse et un bilan climatique et écologique contesté rendent non crédibles les volumes estimés dans le Rapport préliminaire. Enfin, les embûches matérielles et humaines s'avèrent redoutables. L'ex-président d'Hydro-Québec, Michael Sabia, a lui-même reconnu en commission parlementaire que la rareté de la main-d'œuvre qualifiée et la capacité de la chaîne d'approvisionnement constituent des défis majeurs pour réaliser les investissements envisagés de 150 à 185 milliards de dollars.
Face à ces écueils, planifier la transition en priorisant uniquement des mégachantiers d'infrastructures au détriment de la sobriété serait périlleux. Une telle approche risquerait de prolonger notre dépendance aux énergies fossiles bien au-delà des échéances fixées — et de compromettre la transition elle-même.
Jusqu'où peut-on aller ?
L'Europe offre des points de repère utiles. Consciente du rôle essentiel que la sobriété doit jouer dans la transition, l'Union européenne impose à ses États membres des cibles contraignantes afin de réduire de 38% la consommation d'énergie finale d'ici 2030 par rapport aux prévisions de 2007. L'Allemagne a inscrit dans une loi sa cible de baisse de la consommation finale d'énergie de 45% d'ici 2045, par rapport à 2008. La France vise une diminution de 50% de sa consommation d'énergie finale d'ici 2050 par rapport à 2012, tout en poursuivant une réindustrialisation de son économie. Ces ambitions reposent sur des études étoffées démontrant qu'une sobriété réelle est indispensable pour la décarbonation.
Une sobriété conviviale
La sobriété implique des freins à la surconsommation mais ne signifie pas un retour à l'âge de pierre. Déployée de manière à assurer la sécurité et l'épanouissement de toutes et tous, elle peut au contraire améliorer la qualité de vie. Les recherches en sciences sociales suggèrent d'ailleurs qu'une société plus égalitaire et moins orientée vers la consommation est aussi une société plus heureuse. Des quartiers complets et des milieux de vie à échelle humaine réduisent les besoins de déplacement. Des investissements dans le transport actif, collectif et partagé renforcent l'équité sociale. Des politiques publiques qui placent l'humain et la nature au cœur du modèle économique rendent superflues bien des infrastructures énergétiques coûteuses.
Bref, la sobriété est notre véritable voie de passage vers un système énergétique alliant décarbonation, autosuffisance, abordabilité et préservation des territoires. Elle doit figurer en tant que filière numéro un dans le PGIRE — et non pas être cantonnée au rôle de vœu pieux en préambule.
Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :
• Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
• André Bélanger, Fondation Rivières
• Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
• Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
• Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
• Karl Janelle, Coalition climat Montréal
• Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
• Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
• Stéphanie Pelletier, Mères au front
• Martin Poirier, Rimouski en transition
• Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
• Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
• Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
• Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
• Claude Vaillancourt, Attac Québec
• Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
• Chloée Guillette, Demain Verdun
• Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
• Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
• Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
• Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)
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