Le gaz naturel, l'éléphant dans la politique énergétique

27 mai 2026 | Carole Dupuis

Deuxième de trois tribunes sur le tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec dont l'adoption, initialement prévue pour le 1er avril 2026, a été reportée. Voir la liste des signataires ci-dessous. Le premier article est ici et le troisième est ici ici.

Inspirée d'une fable russe, l'expression « l'éléphant dans la pièce » désigne un problème évident que tout le monde choisit d'ignorer pour éviter un malaise. Elle décrit à merveille notre manière collective de ne pas faire face à l'avenir du gaz naturel — qui pourrait bien être le Waterloo de la décarbonation du Québec.

Pour s'en convaincre, il suffit d'assembler les bribes d'information sur le gaz naturel disséminées dans le Rapport préliminaire élaboré par le ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie (MEIE) en vue de l'établissement du tout premier plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE) du Québec. Les orientations qu'on y trouve mènent à une présence inquiétante de ce combustible dans le mix énergétique québécois jusqu'en 2050 et même au-delà.

Plein gaz sur le gaz

Le Rapport préliminaire du MEIE prévoit que le gaz naturel remplacera le diésel dans le transport lourd, avant d'être à son tour supplanté par l'hydrogène « bleu » — lui-même produit à partir de gaz fossile. Ce choix étonne, la faisabilité de l'électrification des camions lourds étant désormais largement admise pour au moins une grande partie des trajets. De plus, comme le souligne le Comité consultatif sur les changements climatiques, il existe un important potentiel de transfert modal du transport de marchandises vers le train, qui émet en moyenne 92 % moins de GES que le transport routier.

Le MEIE semble par ailleurs vouloir miser sur une prolifération des systèmes biénergie électricité-gaz pour faire face aux pointes de consommation électrique. L'expert Normand Mousseau a calculé que, si le scénario du MEIE se concrétisait, ces systèmes pourraient représenter un ahurissant 25 % du stock de chauffage résidentiel en 2040, soit plus d'un million de logements — alors que seulement 5­­­ % des logements québécois sont actuellement alimentés en gaz. Le Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ) déplore pour sa part que le MEIE ait complètement ignoré les accumulateurs thermiques, décrits comme une « technologie propre, efficace et qui permet de décarboner à meilleur coût que la biénergie » pour la gestion des pointes.

Enfin, le Rapport préliminaire du MEIE n'a rien à proposer pour réduire la consommation industrielle de gaz énergétiques. Il prévoit simplement le remplacement graduel du gaz fossile par des combustibles de substitution, principalement le gaz naturel renouvelable (GNR). Cette hypothèse ne surprend pas car le remplacement éventuel du gaz fossile par le GNR est l'argument généralement invoqué pour justifier l'usage continu du gaz, non seulement en industrie mais aussi dans les autres secteurs.

Le GNR, bouée de sauvetage illusoire

Or, plusieurs spécialistes estiment que l'apport attendu du GNR s'avère physiquement irréaliste, économiquement exorbitant, écologiquement inquiétant et climatiquement douteux. À ce sujet, dans son avis à la Régie de l'énergie, le chercheur Mark Purdon souligne que le MEIE présente le GNR comme un substitut zéro émission sans que soient discuté, notamment, le décalage temporel entre la combustion et la repousse de la biomasse — qui se mesure en décennies dans le cas de la biomasse forestière. L'Association des consommateurs industries de gaz estime quant à elle que « la place disproportionnée accordée aux bioénergies et au GNR en particulier repose sur une logique de substitution à grande échelle qui se heurte à des limites physiques d'intrants, à des incertitudes technologiques (…) et à des coûts intenables ».

L'enjeu véritable : démanteler le réseau gazier

En somme, l'hypothèse de la substitution à grande échelle du gaz fossile par le GNR n'est pas crédible et par conséquent, il est difficile d'expliquer pourquoi les scénarios du MEIE ne prévoient pas un abandon aussi rapide que possible du gaz — à moins de lire entre les lignes que l'objectif réel n'est pas de décarboner le Québec mais bien de protéger le réseau gazier dont certaines industries dépendent tout en retardant l'échouement des actifs d'Énergir. Le Rapport préliminaire du MEIE le dit d'ailleurs explicitement : les scénarios envisagés justifient « le maintien des infrastructures gazières dans la transition énergétique ». Malheureusement, toute démarche sérieuse de décarbonation mène inévitablement, au contraire, au démantèlement progressif de ce réseau.

Une conversation honnête s'impose

Ce démantèlement aura des impacts significatifs sur La Caisse et le Fonds de solidarité FTQ, propriétaires d'Énergir, et plus encore sur les travailleuses et travailleurs et les industries qui dépendent du gaz. Ces enjeux méritent d'être traités avec probité et au grand jour, en prenant les mesures nécessaires pour assurer une transition aussi harmonieuse que possible pour les personnes, industries et communautés touchées. Non pas en concoctant des stratégies boiteuses pour retarder l'inévitable et compromettre ce faisant la décarbonation, mais en affrontant les vraies questions : comment rediriger Énergir vers la nouvelle économie, comment harmoniser le tissu industriel québécois aux réalités du 21e siècle. Le succès de la décarbonation du Québec en dépend, tout comme le sort des personnes et des communautés dont l'avenir est lié à celui du gaz naturel.

Les signataires représentent 21 organisations de la société civile engagées dans la transition énergétique efficace, respectueuse des écosystèmes, juste et démocratique :
• Bruno Detuncq, Regroupement vigilance énergie Québec (RVÉQ)
• André Bélanger, Fondation Rivières
• Jean-Pierre Finet, Regroupement des organismes environnementaux en énergie (ROEÉ)
• Yolande Henry, Transition écologique La Pêche
• Jean Paradis, Fondation Coule pas chez nous
• Karl Janelle, Coalition climat Montréal
• Lucie Mayer, Action-environnement Basses-Laurentides
• Martin Legault, Mouvement d'action régional en environnement (MARE)
• Stéphanie Pelletier, Mères au front
• Martin Poirier, Rimouski en transition
• Claudia Fiore-Leduc, Réseau québécois de l'action communautaire autonome, RQ-ACA
• Carol Saucier, Solidarité Gaspésie
• Jacques Benoit, GMob (GroupMobilisation)
• Lucie Sauvé, Collectif scientifique sur les enjeux énergétiques au Québec
• Claude Vaillancourt, Attac Québec
• Sylvie Berthiaume, Solidarité Environnement Sutton
• Chloée Guillette, Demain Verdun
• Carole Dupuis, Mouvement écocitoyen UNEplanète
• Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
• Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
• Valérie Desormeaux, Association pour la santé publique du Québec (ASPQ)

Photo : Freepik

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