Grève sociale dans le communautaire : écoeuré·es d'être méprisé·es
L'OPDS existe depuis 1980 et a toujours fait de la défense des droits à l'aide sociale son cheval de bataille. Avec les années, la lutte par des actions d'éclat est devenue notre façon de faire pour reprendre un espace public où les personnes à l'aide sociale et en situation de pauvreté sont invisibilisées. En juin 2023, lors de l'assemblée annuelle des militant·es de l'OPDS, nous avons voulu mettre encore plus de pression en mobilisant les groupes communautaires et de la société civile pour une grève sociale d'une semaine qui s'est tenue en avril 2024.
Pour nous, la grève sociale, c'est d'abord se battre tous les jours pour survivre. C'est une guerre contre la misère en général. On le fait pour être pertinent·es et cohérent·es, dans une optique de liberté et de solidarité. C'est une façon de conserver notre mémoire collective dans une perspective de transformation sociale.
Pourquoi continuer à faire le choix des actions directes ? Les personnes pauvres ne sont pas une priorité, ni pour les gouvernements qui se succèdent, ni pour les médias de masse complaisants. Dans ce contexte et avec peu de moyens financiers, nous jugeons ne pas avoir d'autre alternative que d'utiliser notre nombre, de faire les guêpes et de piquer là où ça peut faire mal à répétition. Malheureusement, nous devons aussi nous battre pour que notre existence soit reconnue, socialement et politiquement.
Le discours culpabilisant du gouvernement et des différents partis politiques à propos des personnes pauvres montre bien que nous ne serons jamais une priorité. En 44 ans d'existence, nous avons essayé de rencontrer les élu·es, sans succès. Le système économique broie du pauvre pour faire du profit et le gouvernement continue de se faire balader, quelle que soit sa couleur politique. Pour nous faire entendre, il ne nous reste que de prendre la rue et de déranger les puissant·es là où ils et elles sont. Les manifestations d'envergure et les occupations peuvent avoir leurs effets. Mais comment faire pour que cela soit durable et créer une véritable force de frappe ?
C'est ainsi qu'au lieu d'être une poignée de guêpes, nous avons pensé inviter des groupes et des regroupements à créer un essaim avec l'OPDS et à piquer à répétition, pendant une semaine entière, partout au Québec, ceux et celles qui causent nos maux. Nous avons voulu augmenter notre poids, notre nombre et la portée de nos actions. Nous voulions aussi participer à créer un mouvement où les combats et les groupes se solidariseraient les uns avec les autres. Nous étions un peu en mode test. D'autres guêpes nous suivraient-elles ?
Nous croyons qu'avec la déresponsabilisation croissante de l'État et ses tentatives grandissantes de contrôle des discours progressistes (comme l'a montré le projet de loi 57 sur la protection des élu·es), les organismes en action communautaire autonome et en défense des droits sont essentiels. Depuis la pandémie, les problèmes d'isolement, d'augmentation de la détresse psychologique, de faim, de manque de logements et de revenus d'une partie grandissante de la population s'accumulent. Le communautaire, malgré ses faibles moyens, se retrouve à pallier le rôle de l'État désengagé dans les services sociaux. Les personnes que nous recevons sont de plus en plus en détresse. Dans ce contexte, notre rôle est encore plus crucial. Raison de plus pour se regrouper et monter au front de façon bruyante, colorée, visible et solidaire !
En route vers la grève !
Nous avons discuté à l'interne des moyens d'agir à notre disposition ainsi que des moyens que nous avons utilisés pour augmenter notre pouvoir d'action. Il nous restait seulement à dresser un calendrier de mobilisation, discuter avec les groupes et inclure ceux qui partageaient notre vision dans notre processus. Nous nous sommes donc quitté·es, serein·es, pour la période de fermeture estivale de l'OPDS.
En septembre, nous avons lancé un large appel sur notre site Internet. Nous avons invité des centaines de groupes par téléphone et par courriel jusqu'en novembre 2024. Ensuite, cinq grandes rencontres d'organisation ont eu lieu au local de l'OPDS et en ligne, de novembre 2023 à avril 2024.
Ce qui nous a liés organiquement dès le départ, c'est notre sentiment fort et partagé de ras-le-bol. On avait envie de donner un coup de semonce pour dénoncer nos conditions de vie avec nos membres. Nous avons choisi une structure autogestionnaire : régions et groupes étaient invité·es à s'auto-organiser et à prendre part à la semaine avec leurs couleurs, moyens et possibilités. Sous le thème général de la lutte à la pauvreté, nous avons trouvé un nom et créé une identité visuelle à la campagne : « Écoeuré·es. d'être méprisé·es : Ensemble vers la grève sociale ! »
Des groupes de travail ont collaboré entre le 29 novembre et le début de la grève sociale, les plus proactifs étant le comité de mobilisation, qui a continué à prendre contact avec des groupes et qui a donné des ateliers sur notre initiative, et le comité communications, qui a œuvré à faire un usage fructueux de notre identité visuelle et des réseaux sociaux pour pallier le désengagement grandissant des médias traditionnels en lien avec les luttes sociales et à la pauvreté en particulier.
Des groupes d'organisations régionaux (le plus notable étant celui du Bas-Saint-Laurent), ainsi que des groupes de travail par journée de grève ont également travaillé d'arrache-pied pour s'approprier les thématiques et mettre en place des modalités de grève personnalisées ou créer des calendriers d'actions à la fois efficaces et à l'image de leurs membres. En définitive, ce sont 123 organismes de base et regroupements communautaires, militants, citoyens ou syndicaux qui ont appuyé notre campagne ou qui s'y sont activement impliqués dans onze régions administratives québécoises sur 17 !
Luttes et perspectives futures
Le dernier Plan d'action gouvernemental visant la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale n'est pas à la hauteur de nos attentes, malgré le fait que le gouvernement se targue d'avoir effectué une consultation vaste et inclusive pour le produire. Également, cela fait bientôt deux ans que nous attendons un changement de la loi d'aide sociale, promis par la ministre de la Solidarité sociale et de l'Action communautaire.
Devant ce sombre tableau, nos cinq revendications sont toujours d'actualité. Conjoncture économique et sociale oblige, ces dernières seront probablement reconduites. Nous nous organisons déjà avec nos allié·es pour une édition à l'automne 2025, qui, nous l'espérons, mobilisera encore plus efficacement. Si la grève sociale de 2024 était une répétition générale, nous souhaitons frapper encore plus fort en 2025.
Hind Fazazi et Marie-Christine Latte sont militantes à l'Organisation populaire des droits sociaux (OPDS).
Visuels : OPDS
BILAN DE LA GRÈVE
GAINS :
Excellente réponse du communautaire bien que notre campagne était horizontale et grassroots.
Diversification de nos réseaux et nouveaux contacts pérennes entre les groupes des différentes régions du Québec.
Apprentissage de nouvelles formes d'actions par des groupes traditionnellement moins présents dans la rue et diversité des activités proposées (films, soupers, discussions, etc.).
Solidarité financière des groupes et peu de frais encourus.
DIFFICULTÉS :
Difficulté à participer pleinement, pendant la semaine entière.
Tensions entre diverses façons de s'organiser (horizontale et verticale).
Répartition démocratique des tâches en respectant les réalités des groupes.
Peu de participation des membres de la base (effets postpandémie, isolement, pauvreté, itinérance, hausse du coût de la vie, etc.).
Difficulté à trouver des dates communes.
Faible participation des syndicats dans la conjoncture post-Front commun.
Contactez−nous, impliquez−vous, invitez vos groupes à le faire !
SITE : www.grevesociale.com
FB : ÉcoeurÉs d'être méprisÉs : Ensemble vers la grève sociale
IG : ecoeureesdetremeprisees