Négociation ouverte à McGill : Tous·tes invité·es à la table

20 mai 2026 | Alex Pelchat, Cloé Zawadzki-Turcotte

Les 2 700 auxiliaires d'enseignement de l'Université McGill se sont livré·es à une chaude lutte contre leur employeur lors de la négociation de leur nouvelle convention collective au cours de l'année universitaire 2023-2024. Après 30 ans d'existence, l'Association of Graduate Students Employed at McGill (AGSEM), leur syndicat, est devenu le premier syndicat québécois d'envergure à négocier exclusivement selon les préceptes du open bargaining, soit « la négociation ouverte ».

Si le syndicalisme québécois traditionnel rejoint plusieurs principes de base de la négociation ouverte, la popularité croissante de cette stratégie et l'utilisation de cette nomenclature précise ont pris de l'ampleur dans le monde syndical nord-américain des quinze dernières années. Publié en 2023, le livre Rules to Win By des organisatrices syndicales et autrices Abby Lawlor et Jane McAlevey présente un portrait détaillé de la négociation ouverte. On y trouve des exemples concrets de luttes menées selon les préceptes qui lui sont associés.

Parmi les fondements de la négociation ouverte tels que présentés par Lawlor et McAlevey, on trouve la transparence la plus complète des communications syndicales au sujet de la négociation ; le fait d'éviter les pourparlers privés entre porte-paroles syndicaux et patronaux et, en particulier, une manière inhabituelle de composer le comité de négociation. D'ordinaire, un comité de négociation est formé d'une à cinq personnes, rarement plus. Le comité est généralement élu lors d'une assemblée générale et est composé prioritairement de membres de l'exécutif syndical ou de délégué·es. La négociation ouverte suppose, quant à elle, un comité de négociation très large, sur lequel l'ensemble des membres du syndicat sont appelés à présenter leur candidature. Or, tout le caractère exceptionnel de la formule de la négociation ouverte réside dans le fait qu'elle rend accessibles les rencontres de négociation à des personnes externes au comité de négociation.

En d'autres termes, la négociation ouverte engage une réelle démocratisation de chaque étape du processus de négociation : de l'adoption du cahier de demandes syndicales jusqu'à la ratification du contrat.

* * *

L'entrevue suivante avec les personnes organisatrices responsables de la négociation et de la mobilisation de AGSEM revient sur la négociation ouverte vécue par les auxiliaires d'enseignement de l'Université McGill.

Alex Pelchat : Pourquoi est-ce que le choix de la négociation ouverte semblait approprié pour votre syndicat en particulier ?

Kiersten Beszterda van Vliet : Notre syndicat a incorporé et développé l'utilisation de la négociation ouverte en souhaitant répondre à la question suivante : de quelle façon pouvons-nous réellement inclure les membres dans notre négociation ? L'analyse de nos défis comme syndicat nous amenait à réaliser que nous sommes un syndicat avec beaucoup de membres qui sont souvent désengagé·es ou trop occupé·es pour s'impliquer dans leur vie syndicale. Il fallait se demander : « que

nous faut-il pour l'emporter contre l'Université McGill ? », un employeur qui est habitué à des relations de travail traditionnelles avec des syndicats qui fonctionnent comme des guichets de services.

Emma McKay : Dès mon arrivée comme responsable de la mobilisation, j'ai voulu que chaque implication des membres soit significative pour elles et eux. Comment s'assurer que leur implication soit une réelle contribution, plutôt que simplement un sceau d'approbation ?

Nick Vieira : L'employeur, contrairement à nous, ne sait pas que l'on peut bâtir notre pouvoir sur l'implication des travailleuses et travailleurs. Notre réalité c'est qu'il y a 2 700 contrats octroyés par année aux syndiqué-es de AGSEM et que les auxiliaires font des tâches très différentes selon leur département universitaire. La négociation ouverte nous offrait la chance unique d'avoir des membres, certain·es que nous ne connaissions même pas, qui viendraient nous partager leur expertise sur leur travail. Ça s'est avéré être une richesse durant la négociation, d'ailleurs. Certaines personnes nous ont permis d'éviter des erreurs en partageant les spécificités de leur réalité au travail que nous ne connaissions pas auparavant.

A. P. : À quoi ressemblait une journée typique de négociation ouverte ?

N. V. : Le comité de négociation était composé de trois membres, aucun n'étant membre du comité exécutif. Tous les trois en étaient à leur première négociation. Nous avions un comité de soutien à la négociation qui s'occupait de toute la logistique de la négociation ouverte. Les membres de la base pouvaient signifier au comité de soutien à la négociation leur intérêt pour participer aux séances de négociation, en fonction de leurs disponibilités et de leurs champs d'intérêt, que ce soit le salaire ou les enjeux d'assurances.

Une option hybride a aussi été installée par des membres de notre syndicat afin que les représentant·es de l'employeur et les membres du syndicat puissent se joindre en ligne à la séance de négociation. En ligne ou en personne, une soixantaine de membres au total ont assisté à au moins une de nos séances de négociation.

A. P. : Quelles étaient les règles régissant la présence d'autant de membres ?

K. B. : Le comité de négociation coordonnait les questions et les interventions d'avance avec le membrariat du syndicat. Une structure prédéterminait les tours de parole.

N. V. : Durant les négociations, les membres présent·es et assis·es autour du comité de négociation utilisaient des cartons afin de communiquer en continu avec les membres du comité. Les membres de la base devaient également signer un code de conduite.

A. P. : Comment vos façons de négocier et de communiquer avec les membres ont-elles affecté la mobilisation des membres, incluant votre grève ?

E. M. : Nos pratiques de négociation ouverte, incluant la multiplication de communications très détaillées, nous ont permis d'obtenir notre mandat de grève.

Chaque membre avec un numéro de téléphone a été appelé au minimum une fois durant la négociation pour des conversations en profondeur sur la négociation et afin de bâtir des liens. Durant la semaine du vote de grève, nous avons effectué 800 appels en une semaine.

La participation a dépassé les attentes. C'était clair pour les membres : la grève allait aider la table de négociation.

A. P. : Quels ont été les effets de la négociation ouverte sur l'atteinte de votre entente ?

N. V. : Nous avons réussi ce qui semblait impossible dû au contexte politique et la négociation a beaucoup progressé dans le dernier droit, avec l'exercice de la grève.

K. B. : McGill avait l'intention de couper dans nos salaires pour contrer la hausse des frais de scolarité des universités anglophones, et ce n'est pas arrivé.

N. V. : Les augmentations négociées nous amèneront éventuellement très près du salaire moyen des auxiliaires d'enseignement du top 15 des universités canadiennes. Il s'agit d'une de nos plus grosses augmentations jusqu'à présent.

A. P. : Si vous aviez à choisir, la prochaine négociation serait-elle une négociation ouverte encore ?

E. M. : Tant et aussi longtemps que nous serons un syndicat mobilisé, c'est la seule façon de négocier. Ce fonctionnement était crucial pour nous mobiliser et les membres se sont senti·es réellement impliqué·es, et iels l'étaient. Les syndiqué·es ont conclu la négociation en pouvant se dire qu'iels avaient activement contribué au résultat. Le syndicat sera en mesure d'être actif en continu plutôt que de ne s'activer que pour les négociations.

K. B. : C'était ma troisième négociation et je considère que le positif de la négociation ouverte élimine les aspects négatifs, malgré le travail supplémentaire que cela demande. La négociation ouverte crée un effet d'entrainement ; c'est un outil de mobilisation.

* * *

En somme, il apparaît que l'expérience de la négociation ouverte 2024 de l'Association of Graduate Student Employed at McGill (AGSEM) fût concluante à maints égards. Souhaitons que d'autres syndicats emboîtent le pas et nous permettent d'apprendre à maîtriser davantage cette stratégie novatrice de négociation, qui, pour l'instant, semble donner des résultats à la hauteur de ses promesses.

Alex Pelchat et Cloé Zawadzki-Turcotte sont conseiller·es syndicaux à la CSN.

Photo : Cal Koger-Pease

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